Les sept nouvelles qui composent ce livre explorent toutes l’enfance et la pré-adolescence. Elles tissent des liens avec des bêtes, d’une façon rationnelle et magique à la fois. Chaque bête, ici apprivoisée, si on peut dire, ou plutôt attentive à un être humain dans la détresse, devient un personnage crédible, touchant, presque familier. Avec le sang pour fil conducteur, selon la quatrième de couverture, les héroïnes, filles, femmes ou encore enfant, cherchent leur identité, se débattent et luttent pour leur survie, tour à tour assistées, secourues ou traquées par des bêtes : un cochon saigné rituellement, une renarde aux mamelles pleines, un chien jaune calamiteux, de grands et de petits oiseaux, parfois dits de malheur. Certaines jeunes héroïnes n’auront d’autre issue que de se laisser dévorer dans des pays d’épouvante, tandis que d’autres y trouveront de quoi survivre.
L’auteur est d’origine polonaise par son père. Sage-femme de métier, elle exerce en tant qu’humanitaire en Afrique, puis dans la Manche d’où elle publie poésie et nouvelles, sous un autre nom, jusqu’en 1990. Remarquée par Jean Breton, elle sera invitée par Bernard Pivot pour présenter une anthologie de la poésie française d’alors. Puis elle sera séquestrée pendant 14 ans par un homme qui lui intimera l’ordre de cesser de travailler et d’écrire. Sauvée de justesse, elle reprend son métier, publie sous l’actuel nom de plume trois romans, et enfin le présent recueil.
Au service d’une vision du monde peu amène, on comprend pourquoi, mais d’une véracité sans faille, l’écriture est classique, l’émotion la parcourt. Les sujets de ces nouvelles portent sur notre époque, exactement la France des années quatre-vingt et des cités en péril. Déjà, le ver est dans le fruit. Cependant, Marie Murski ne parle pas d’islamisme, à juste titre, puisque le versant totalitaire ne gangrène notre société qu’après les attentats fomentés par Ben Laden. La barbarie se suffit à elle-même, si on ose écrire, plus particulièrement la misère dans le couple, mais aussi dans la société. Marie Murski récite à sa façon, qu’elle réinvente sans faille, « l’alphabet du malheur ». Elle montre idéalement la réflexion que l’enfant échafaude et que les adultes font mine d’ignorer. Dire que notre société admet la raison à partir de sept ans seulement ! Quelle stupidité collective ! À ce sujet, la nouvelle des « Oiseaux du malheur » met en place une mécanique terrible, qui éclaire la mécanique du malheur, justement, et comment le sentiment de culpabilité peut prendre possession de l’innocence. « J’éclatai comme un ballon gonflé au-delà des limites. »
Je ne veux rien déflorer de ces beaux sujets, même si je suis resté un peu à l’écart d’une des sept nouvelles. Mais je sais pourquoi. J’ai eu du mal, en effet, à identifier le narrateur ; ce flou, sans doute volontaire, m’a empêché de me livrer, selon toute vraisemblance. Cette réserve établie, parce que je réitère la nécessité de la sincérité jusque dans la critique, ces nouvelles forment un bel espace de ressaisissement de l’enfance. Marie Murski est un écrivain de grande qualité.

Pierre Perrin, note du 5 janvier 2018

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